Le goût frelaté du steak vegan industriel

L’auteur révèle à la fois les circuits financiers du « steak barbare » et l’idéologie qui l’emballe. ©DR

Journaliste, essayiste et réalisateur, Gilles Luneau s’est aventuré dans les start-up de l’agriculture cellulaire. Une enquête tout à la fois passionnante et alarmiste sur la rupture de civilisation qui s’opère dans les laboratoires de la nourriture artificielle.

L’agriculture dite « cellulaire » n’a pas encore dépassé le stade du laboratoire. Et, pour voir à quoi ressemble un steak élaboré in vitro, c’est en Californie que s’est rendu Gilles Luneau. Journaliste, essayiste et réalisateur, il raconte très bien le jour où il a poussé pour la première fois la porte de l’une de ces start-up de nourriture artificielle nourries aux mêmes mamelles que celles de la Silicon Valley : « Bureaux et paillasses se jouxtent, encombrés de tubes à essais, de fioles, de flacons, de produits, d’appareillages de laboratoires. Des mugs, des tableaux blancs couverts d’inscriptions au feutre effaçables, des femmes et des hommes en sweat, en T-shirt, en blouse blanche, en chaussures de sport… » Sur les pas de la « chercheuse senior de l’équipe d’agriculture cellulaire », Gilles Luneau découvre le laboratoire où des cellules de poulet et de bœuf se multiplient dans des boîtes de Petri : « Il suffit de deux cellules souches par boîte pour démarrer une production. Une seule plume suffit à gouverner le monde. »

 

Six ans ont passé depuis ce jour d’août 2013, quand Mark Post, un biologiste néerlandais présenta à la presse le premier steak in vitro. « En fait de steak, c’était une petite galette de viande, un peu comme hachée, issue de cellules souches. » A l’époque, Gilles Luneau voit dans cette technique un progrès : « Je me suis dit que cette technique testée sur les animaux pourrait générer des progrès incroyables pour la médecine des grands brûlés ou des blessés. » Mais très vite, ce passionné d’agriculture (il a notamment signé des ouvrages avec José Bové), perçoit la rupture considérable que ces 142 grammes de steak à 290 000 euros entraîne dans la production de nourriture : « Pour la première fois dans l’histoire humaine, le steak haché Mark Post introduit la possibilité de s’affranchir des contraintes de la nature (chasse, pêche et agriculture) pour se procurer des protéines animales. » Une révolution dans la façon de manger que Gilles Luneau ne considère pas moins comme « la quatrième révolution industrielle » qui fait la promesse de supprimer l’élevage ». Une « barbarie » à ses yeux. Car, affirme-t-il, « la nourriture est d’abord un acte agricole avant de devenir un acte gastronomique ».

 

L’écologie, bof !

Pour mieux comprendre cette application à produire des viandes, des œufs, des laitages, des poissons, des fruits de mer, des gélatines, sans passer par la ferme, Gilles Luneau a reniflé la piste des dollars. Et c’est là tout l’intérêt de sa thèse qui révèle à la fois les circuits financiers du « steak barbare » et l’idéologie qui l’emballe. Premier constat, les petits génies qui mettent au point l’agriculture artificielle sont jeunes et persuadés d’avoir trouvé une solution miracle pour sauver la planète. Plutôt cools, soit dit en passant, ces trentenaires répondent volontiers à Gilles Luneau qui leur demande, à chaque coup, quel est leur plat préféré. Venus de la politique, du droit, du monde des affaires, ils ne connaissent rien à l’agriculture et à la biologie, et, chose surprenante, encore moins à l’écologie. En revanche, ils sont tous véganes. Pour mener à bien leur mission, il leur faut lever des fonds. Et, comme nous sommes en Amérique, il faut passer par des circuits privés et philanthropiques. Et c’est là qu’intervient le deuxième constat : parmi les investisseurs prêts à assaisonner ce steak à coups de centaines de milliers de dollars, on trouve notamment les fondateurs de Microsoft, de Google, de Facebook, de Mozilla ou de PayPal qui, eux aussi, sont pour la plupart adeptes du véganisme.

Après l’argent, l’idéologie : Gilles Luneau fait parler ces « apprentis-sorciers » qui se sont emparés très habilement du discours végane. Pour façonner un monde sans souffrance animale, où la mort est évacuée de la pensée, ils défendent la production industrielle de viande de synthèse susceptible de satisfaire les papilles des omnivores. Il n’en faut pas plus pour éveiller l’intérêt de l’industrie alimentaire traditionnelle. En août 2016, la plus grosse société agroalimentaire du monde, Cargill, entre au capital de Memphis Meats, une start-up d’agriculture cellulaire. Elle n’est pas seule à parier sur le steak sans animal. Le géant américain de la viande Tyson Foods vient en renfort avec 22 millions de dollars pour étudier le changement d’échelle et la réduction du coût de la production. Tyson Foods y croit à fond. Elle va jusqu’à lever un fonds de capital-risque de 150 millions de dollars axé sur les protéines alternatives.

 

A chacun sa vérité

Après avoir dressé la carte et les territoires de cette nouvelle industrie de la malbouffe, Gilles Luneau démonte bon nombre d’arguments largement diffusés par les antispécistes qui surfent sur l’inquiétude climatique. Du genre : « Ce n’est pas parce que l’on ne mangera pas un kilo de viande en moins que l’on fera 15 000 litres d’eau d’économie. Encore une fadaise végane. Il n’y a aucun gain à supprimer l’élevage ! Mais sachant que, en vérité, selon les conditions d’élevage, il faut entre 550 à 700 litres d’eau pour produire un kilo de viande de bœuf. Soit 20 à 30 fois moins qu’annoncé par les véganes. »

Voilà qui rend possiblement son livre indigeste de celles et de ceux qui seraient sensibles à son enquête sur les méfaits de l’agro-industrie, tant qu’elle ne prône pas le maintien de l’élevage. Or, pour Gilles Luneau, qui a toujours dénoncé l’élevage intensif et la maltraitance animale, la consommation de viande n’est pas taboue. Manifeste contre la mystification idéologico-mercantiliste consistant à offrir au consommateur de « la chair morte » en guise de steak, son livre est en revanche un plaidoyer pour la vraie bidoche. A ce propos, il donne la parole à Jean-Luc Guichet, philosophe et membre du Comité d’éthique d’expérimentation animale et de la Fondation droit animal, éthiques et sciences : « Cette viande de culture n’est pas un muscle qui a travaillé au sein d’un organisme.

Elle n’a pas été liée à un organisme individuel, chargé d’émotions, qui a un rapport au monde, qui mastique des aliments, etc. C’est une viande informe qui n’a pas été structurée par la vie. C’est une matière organique dont on peut se demander si c’est quelque chose de vivant.» Avec ce credo, dans la bouche de Luneau cette fois-ci: «Nous ne pouvons pas nous laisser imposer mondialement une telle rupture de civilisation par un cartel de multinationales et une poignée de sectaires instrumentalisant une partie de la jeunesse.»
                  

 

 Nicolas Verdan

 

 

 

Steak barbare, aux Editions de l’Aube

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