Valérie Bonneton:« Je me dis toujours que tout est encore possible »

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Difficile, cet automne, de passer à côté du talent de comédienne de Valérie Bonneton : elle joue la mère d'Eugénie Grandet au cinéma et Madame Bélier dans une pièce de théâtre loufoque, bientôt de passage en Suisse. 

Valérie Bonneton, c’est celle qui crie « A table » dans le générique de la série télévisée Fais pas ci, fais pas ça?

Quand on cite son nom, c’est généralement la question qui fuse. Avoir incarné sur une chaîne grand public, pendant dix ans, le personnage de Fabienne Lepic, une mère de famille nombreuse plutôt stricte qui ne rigole pas avec les règles éducatives traditionnelles, cela marque les esprits. Et laisse des traces. Mais les cinéphiles savent que la comédienne a tourné dans une cinquantaine de films, parmi lesquels Les petits mouchoirs et Nous finirons ensemble de Guillaume Canet, Supercondriaque et La Ch’tite famille de Dany Boon ou encore Le Skylab de Julie Delpy et le tout récent Eugénie Grandet de Marc Dugain. Quant aux amateurs de théâtre, ils n’ignorent pas que la brune, virtuose dans l’art de faire rire, ne reste jamais longtemps sans monter sur les planches, sa passion première. Si elle est reconnue sans être vraiment connue, c’est parce que Valérie Bonneton, côté vie privée, chérit la discrétion. A peine si l’on sait que son premier camarade d’humour a été Dany Boon, un ch’ti du Nord de la France, comme elle, ou qu’elle a été la compagne durant treize ans du comédien François Cluzet avec lequel elle a eu deux enfants. Echanger avec elle — à Paris, un après-midi de fin d’été — est donc un plaisir rare.  

 

Quand on se penche sur votre filmographie, on s’aperçoit qu’elle est plus éclectique qu’on l’imagine. Il y a beaucoup de films comiques, mais pas que… On vous a vue récemment sous les traits d’une marquise sensuelle et romantique dans Les aventures du jeune Voltaire. Comment choisissez-vous vos rôles? 

C’est très agréable de faire rire et j’aime cela. Profondément. Mais c’est exceptionnel de tomber sur des scénarios de comédies qui sortent de l’ordinaire. Je reçois énormément de propositions dont le ressort comique ne me plaît pas. Je préfère désormais ne pas tourner plutôt que de jouer dans une comédie qui ne me fait pas rire et d’interpréter pour la xième fois le même personnage, en l’occurrence une Fabienne Lepic à peine revisitée. Je viens du Conservatoire, où j’ai exploré tous les registres du jeu. Pourquoi me cantonner à la comédie, alors que j’adore aussi les personnages graves, habités, silencieux ? 

 

Vous décrivez là votre rôle de la mère d’Eugénie Grandet, dans l’adaptation du roman de Balzac par Marc Dugain, actuellement à l’affiche…

Ce personnage me touche beaucoup. La mère d’Eugénie Grandet parle peu, mais sa vie intérieure est intense. Elle tient le coup dans son existence de sacrifices, de contraintes domestiques, de règles dictées par la religion, parce qu’elle aime sa fille par-dessus tout. Balzac défendait les femmes et Marc Dugain a bien mis en valeur cet aspect du roman. En tant que femmes, on a toutes connu des moments où l’on doit prendre sur soi pour continuer. Il faut alors s’accrocher à sa vie intérieure pour ne pas tanguer. 

 

Vous aimez jouer en costume d’époque? 

C’est impressionnant comme on ressent une époque en revêtant les habits qui se portaient alors. En 1844, corsetées et empaquetées dans des vêtements lourds, les femmes étaient vraiment engoncées et bridées dans leur liberté de mouvement. Une fois habillée de la sorte, je n’avais plus grand-chose à faire : le jeu s’imposait de lui-même. Je n’aime rien tant que me plonger dans des univers et des époques différentes.

 

C’est pour cette raison que vous avez eu envie de devenir comédienne? Car votre milieu d’origine ne vous y prédestinait pas. 

Ah, ça non ! Mais alors pas du tout. Je ne vais pas vous raconter mon enfance, mais bon, bon, bon… Cela a été compliqué. Toute petite, j’avais envie de faire de la danse et du piano. A chaque fois que j’ai exprimé ce désir, on m’a répondu : « Oh, ça te passera. » Et, à chaque fois, j’éprouvais une frustration terrible. Et une sensation d’injustice. Je me disais : « Merde, pourquoi je ne suis pas née ailleurs ? Ma vie serait différente. » J’ai dû me construire avec d’autres ingrédients que ceux émanant de la culture. Mais je n’ai jamais perdu le goût d’avoir une vie différente. Une belle vie. 

 

Pour vous lancer dans une direction artistique, avez-vous pris appui sur des personnes inspirantes?   

Il n’y avait que la télé à la maison pour nous nourrir culturellement ! Je m’identifiais aux personnages que je voyais dans les films, je les ressentais à 300 % et, ensuite, je me mettais à parler comme eux, je les imitais. Mais je me souviens de scènes avec Isabelle Adjani qui m’ont fascinée. J’ai beaucoup aimé Romy Schneider, Louis de Funès, Michel Serrault et bien d’autres

 

Comment avez-vous découvert le théâtre? 

En jouant Les fourberies de Scapin de Molière, à l’école. Cela a été une révélation. Mais on ne m’a pas du tout encouragée dans cette voie. Je me souviens de ma professeure de français qui m’avait dit : « Toi, du théâtre ? Oh, non pas toi ! » Mais j’ai tenu bon. Et j’ai défendu mon désir. Après le bac, je suis venue à Paris pour entrer au Cours Florent. Je m’étais donné trois ans (pas plus, car mes parents ne m’aidaient pas du tout financièrement), pour vérifier que je ne me trompais pas d’orientation. Le jour où j’ai entendu Francis Huster, qui enseignait au Cours Florent, s’écrier, après m’avoir vue jouer une scène de Les femmes savantes : « Oui, c’est exactement comme cela qu’il faut la prendre », j’ai compris que je n’étais pas à côté de la plaque. 

 

Vous avez la fibre artistique, mais aussi combative!   

Oui, il y a de la combativité en moi. Je me suis toujours dit que tout était possible et encore possible. Je me le dis encore. Et je le répète à mes enfants. Les obstacles ne me font pas peur, ils me donnent envie de les franchir. Plus il y a d’adversité et plus je me répète : « Ça va être dur ? Très bien, allons-y ! » Cela dit, je ne veux pas me battre pour me battre. Je ne suis pas une guerrière. Mais une combattante quand c’est nécessaire.  

 

Après le Cours Florent, vous êtes rentrée au Conservatoire de Paris! 

J’ai adoré être élève, même si payer les cours ont exigé que je fasse plein de petits boulots différents. On travaillait de tout, dans tous les registres. Mais je me suis fait particulièrement remarquer dans la comédie. Pour la sortie du Conservatoire, on devait passer une scène devant un jury. Et, contre l’avis de mes camarades qui n’ont pas voulu me suivre dans mon délire, j’ai choisi de jouer un extrait du film de Peau d’âne de Jacques Demy. Les jurés ont beaucoup ri. Il a été question que je rentre ensuite à la Comédie Française, car j’avais rencontré des metteurs en scène qui y travaillaient. Mais cela ne s’est pas fait. J’ai appris, plus tard, que je n’avais pas été prise à cause de mon physique, jugé pas assez classique. J’ai été très triste de l’apprendre. Avec le recul, je pense que j’ai eu de la chance de ne pas démarrer ma carrière grâce à un physique de jeune première. 

 

 

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Cela expliquerait-il que vous travaillez autant à 51 ans, âge critique, dit-on, pour les comédiennes? 

Peut-être. En tout cas, pour moi, ce qui rend les gens beaux, c’est leur personnalité, leur manière de bouger et d’être au monde. Avant, on ne voyait le charme sous des physiques atypiques que chez les hommes, je pense à 
Belmondo en disant cela. Aujourd’hui, on le voit aussi chez les femmes qu’on aurait qualifiées de moches. On a compris, me semble-t-il, que la beauté était déterminée par ce qui se dégageait d’un individu. 

 

Avez-vous dû lutter contre votre accent ch’ti? 

Dans ma famille, on est tous des ch’tis. Mon père avait l’accent du Nord à fond, mais ma mère ne l’aimait pas, cet accent du Nord. Alors, elle veillait à ce que ma sœur et moi ne le prenions pas. Cela ne nous empêchait pas de l’imiter pour rigoler. Je le prends toujours pour faire rire les gens. 

 

On va vous voir dans une pièce comique, bientôt en tournée en Suisse, Qui est Monsieur Schmitt? au côté de Stéphane de Groodt. On va rire? 

C’est aussi difficile de trouver une pièce comique qu’un scénario de film comique. Les auteurs contemporains ne me font pas toujours rire. C’est souvent convenu et lourd. Là, il s’agit d’une pièce de Sébastien Thiéry, un auteur que je connais et que j’aime depuis longtemps. Son humour est décalé, intelligent, il fait référence à des choses profondes. Qui est Monsieur Schmitt ? part d’une immense douleur et si la pièce fait rire, elle provoque des résonances à plusieurs niveaux. Je suis très contente de jouer cette pièce. Et Stéphane de Groodt est de la trempe des partenaires que j’apprécie : il est complètement présent, attentif à l’autre et disponible pour jouer avec ce qui se présente. Savez-vous que ce sera la première fois depuis vingt ans que je partirai en tournée ? 

 

Vous n’aimez pas? 

Si, j’adore. Et je me réjouis de partir. Mais j’ai attendu que mes enfants grandissent pour le faire. Aujourd’hui, ma fille, la seconde, a 15 ans, et je me sens autorisée à être moins présente à la maison. J’ai eu à cœur d’élever mes enfants le plus possible comme une mère normale, c’est-à-dire comme une mère dont les horaires de travail n’étaient pas en décalage avec les leurs. Si j’avais tourné des films et que, en plus, j’étais partie en tournée, je ne les aurais pas vus. J’ai toujours tout fait pour être normale. Souvent, on s’étonne que je ne me comporte pas comme une femme célèbre. Tant mieux. Ce serait tellement idiot de me sentir importante parce que je suis comédienne. 

 

Que faites-vous lorsque vous ne jouez pas? 

Je mène une vie banale. Cela me fait du bien. Peut-être parce que cela me ramène à ce que j’ai connu enfant et à ce qui m’a construite ? En tout cas, j’aime faire le marché, cuisiner, ranger chez moi, passer du temps avec des amies. Je suis une comédienne qui se donne à 200 % quand je me retrouve sur un tournage ou sur une scène de théâtre, mais la perspective de rentrer chez moi pour retrouver la banalité du quotidien me rend heureuse aussi. J’ai trouvé un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle. 

 

Quel genre de mère de fille de 15 ans êtes-vous? 

Oui, 15 ans est un âge sensible. Ma fille se sent adulte, alors qu’elle ne l’est pas. Je passe mon temps à dire : « Oui, je comprends que tu aies envie de ceci ou de cela, mais non. » « Oui, mais non » est ma formule du moment ! Ce qui m’affole, ce sont les réseaux sociaux. Je n’y suis pas, vous vous rendez compte, je ne peux pas surveiller ce que publie ma fille. Je suis obligée de lui faire confiance. Heureusement que mon fils, 20 ans, qui bosse dans l’informatique me rassure. 

 

Pourquoi n’êtes-vous pas sur les réseaux sociaux? 

Parce que j’essaie au maximum de préserver ma liberté. J’aspire à rester un être libre. Pour cela, il ne faut pas livrer des données personnelles à chaque fois qu’on nous le demande, laisser des empreintes numériques partout. Il faut résister à la dictature du numérique. J’ai l’impression qu’on tente en permanence de me prendre ma vie, en détournant mon attention sur des choses qui ne m’intéressent pas, en provoquant en moi de faux désirs de consommation. J’ai envie de m’écarter de ce cirque-là pour ressentir ma vraie vie et mes vraies envies. Je ne veux pas qu’on me dicte ce que je dois faire. Devoir présenter un pass-sanitaire qui délivre des informations personnelles pour aller boire un café me paraît fou. Qui aurait cru qu’on en arriverait là, un jour ? 

 

C’est pour préserver cette liberté que vous êtes discrète dans les médias? 

Je suis convaincue que, pour vivre heureux, il faut vivre caché. Et pourquoi, parce que je suis comédienne devrais-je déballer ma vie amoureuse, mon enfance ? En quoi, c’est intéressant ? Il ne faut pas tout mélanger : le métier, c’est une chose, la vie personnelle en est une autre. Je suis totalement abasourdie par ceux qui se prennent en photos dans leur quotidien et s’étalent sur des réseaux sociaux. Je ne comprends pas. Tout le monde me répète que j’ai tort, que ce serait bien pour ma notoriété que je me montre davantage. Je m’y refuse absolument. 

 

Dans quel contexte éprouvez-vous un vrai sentiment de liberté?  

Dans la nature, comme beaucoup de gens aujourd’hui. J’ai la chance de posséder une maison en Normandie, avec un grand terrain et, à cet endroit-là, je me sens libre. Personne pour me dire comment me garer… Je suis chez moi et je me sens libre, libre. J’écoute le ruisseau, les oiseaux, je jardine. Le bonheur. Quand j’aurai du temps, j’aimerais planter des herbes médicinales, des capucines, de l’ail des ours… 

 

Vous sentez-vous chez vous dans la grande famille du cinéma? 

Quand j’arrive sur un tournage, j’éprouve toujours une légère appréhension. Je me demande si je serai à la hauteur. Je conserve un petit sentiment d’infériorité d’être arrivée dans le monde du théâtre et du cinéma avec des manques culturels. Et puis, ça passe. J’adore regarder les autres travailler. Je suis curieuse de découvrir comment ils s’y prennent, eux, pour aborder telle ou telle situation. Je suis curieuse des autres en général, donc cela se passe bien. Et je me sens bien. 

 

Comment envisagez-vous le temps qui passe? 

En vrai, les années ne passent pas. Elles existent parce qu’on a fait exister le temps. D’ailleurs, sur certaines personnes, les années n’ont aucune prise. Je pense à ma grand-tante de 88 ans. Sa passion, c’est la danse et elle danse. Elle ne se plaint jamais de rien, tout va toujours bien, elle encourage les autres, elle essaie de les comprendre. Je la trouve magnifique. Son exemple m’aide à ne pas avoir trop peur de vieillir. Line Renaud, aussi. J’ai tourné avec elle, récemment. Elle a fêté ses 90 ans sur le plateau. Et, à un moment, elle a porté un toast aux femmes en leur disant que la vie commençait à 50 ans. Elle a raison. On croit qu’on vieillit à partir de 50 ans, mais pas du tout. Il y a des renouveaux qui arrivent, sans cesse. 
Il faut juste rester ouvert et curieux. 

 

C’est quoi, votre drogue? 

L’amour. L’amour au sens large. L’amour de mes enfants, de mon homme, de mes amis, de la vie. On ne peut rien faire sans témoignages d’amour. Il n’y a rien de tels qu’un sourire, un téléphone, un geste, une attention pour se sentir requinqué. 

 

 

Propos recueillis par Véronique Châtel

 

Qui est Monsieur Schmitt ? de Sébastien Thiéry, avec Valérie Bonneton et Stéphane de Groodt, le 17 novembre au Théâtre de Beausobre à Morges

 

 

 

 

 

 

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