Mathieu Jaton, l’enfant de l’art

Mathieu Jaton, 47 ans, directeur du Montreux Jazz Festival (MJF). © Emilien Itim

Petit, Mathieu Jaton faisait la sieste sous le piano à queue familial. Aujourd’hui, à 47 ans, il dirige le Montreux Jazz Festival. Les valeurs altruistes de ses parents mélomanes ont fait de ce patron un homme toujours à l’écoute, en phase avec son mentor Claude Nobs auquel il a succédé en 2013.

« Après deux années de silence forcé», le Montreux Jazz Festival fait en 2022 son grand retour dans l’esprit qui a toujours été le sien: la rencontre entre les figures légendaires et les artistes en vogue. «La transmission intergénérationnelle est importante à Montreux.» Né en 1975 dans une famille de mélomanes, Mathieu Jaton se réjouit en particulier de la réunion sur scène de Herbie Hancock, pianiste, claviériste et compositeur de jazz américain de 82 ans, avec Jamie Cullum, jeune pianiste et chanteur de jazz britannique: «Jamie fait du live un spectacle comme le faisait Herbie quand il est arrivé pour la première fois avec son petit piano en bandoulière.» 

Pour le directeur du MJF, cette recherche de la nouveauté associée au respect des anciens et bien plus qu’un argument marketing. Elle fait écho à sa conception personnelle de l’héritage: «Une transmission de connaissances qui vous permet d’aller plus loin.» Et de préciser: «Tout sauf un culte du passé.»

Mathieu Jaton conserve en tête une citation. Collée par sa mère sur le mur des toilettes, comme cette femme de lettres aimait à le faire en piochant de belles pensées dans les livres: «Un jour, ton père te prendra sur tes épaules et tu verras plus loin que lui.» Point de rivalité d’une génération à l’autre: «Pas question d’être meilleur ou moins bon, souligne le patron du Jazz. Je vois ça plutôt comme un enrichissement perpétuel, la transmission d’un savoir-faire.»

ADN compatible

Ce disant, Mathieu Jaton parle aussi bien évidemment de Claude Nobs, le fondateur du MJF, qui l’a désigné comme son successeur bien avant son décès en 2013. «C’est mon interprétation des choses, mais je crois pouvoir dire que Claude a senti que j’étais dans un ADN qui lui correspondait. Nous partagions l’amour de l’accueil. Il a compris que je voulais vivre une expérience humaine avant de vivre une expérience musicale focalisée sur les stars.» 

Mathieu Jaton n’a que 18 ans quand il pousse la porte de l’antre montreusien de celui qui était aussi le patron de la firme Warner: «Je faisais un peu de musique et je rêvais que le grand Claude Nobs prête une oreille.» Et c’est alors que son regard est attiré par une petite photographie encadrée sur le bureau face au lac: «J’avais imaginé un ponte de l’industrie musicale, je découvrais simplement un homme qui aimait sa maman.»


Mathieu Jaton à 5 ans, avec son papa, pendant
des vacances dans le Var. © DR

Nourrie par un respect mutuel, fondée sur l’écoute et la simplicité d’être, la relation entre Claude Nobs et Mathieu Jaton est-elle apparentée à un lien père-fils? Après tout, le MJF est une famille pour son directeur qui  travaille là depuis 1993. «Non, c’est du mentorat. Je préfère cette notion.» 

Désormais seul maître à bord du vaisseau Jazz, sur lequel il a fallu barrer en des eaux parfois agitées, Mathieu Jaton entend la voix de son père: «Mon papa m’a dit une seule chose, restée gravée dans mon esprit: «Je n’ai aucun conseil à te donner. Tu feras ta vie comme tu l’entends. Il y a toutefois peut-être une chose que je dois te transmettre: «Ne néglige jamais personne, elle se retrouvera un jour sur ton chemin.»

Une enfance joyeuse

Le directeur du MJF médite cette sagesse qui l’a toujours protégé d’une dérive possible: «La succession de Claude Nobs m’a mis dans la position où toutes les portes s’ouvrent sur un simple coup de fil. Au risque que cela te monte à la tête. Mais chaque personne a une valeur, même si, sur le moment, elle t’agace.» Fort de la sagesse paternelle, le boss du Jazz sait se contenir.

Lorsqu’il parle de son enfance à Attalens, petite ville de la Veveyse fribourgeoise, Mathieu Jaton a le visage rayonnant. Il faut dire que les images évoquées sont idylliques: une ferme datée du XIe siècle rénovée «pierre par pierre» par ses parents, un jardin «immense», chevaux, chiens, chats, poules, oies, paons. Contrairement à ce que ce bestiaire laisse entrevoir, les Jaton ne sont pas agriculteurs. Ingénieur, le papa dirige la firme veveysane Rinsoz & Ormond et la maman est mère au foyer. Sa sœur et son père jouent du piano. Sa maman écrit beaucoup sur la table du salon. 

Quand Mathieu et son frère aîné délaissent Bach et Mozart pour écouter Pink Floyd et Dire Straits, cela ne dérange en rien les parents. Mathieu reçoit en cadeau une guitare, son frère une batterie. Personne n’y trouve à redire quand le Jaton band s’installe à côté du piano à queue. Un instrument qui permet par ailleurs à la famille d’accueillir les candidats au prestigieux concours Clara Haskil de Vevey. Biberonné aux sonates, bien des années avant le virage pop-rock de l’adolescence, le petit Mathieu en fit sa cabane à sieste.

Auberge espagnole

Véritable «auberge espagnole», la maison familiale accueille tout à la fois des copains des parents et ceux de leur progéniture: «J’ai vécu une enfance extrêmement joyeuse, avec un esprit de fête et de réunion.» Père d’une fille de 14 ans, qui «s’éclate dans les arts visuels», Mathieu Jaton lui a fait écouter beaucoup de musique. Sans jamais rien forcer. Avec sa compagne, mère d’un fils de 12 ans, ils agrémentent les voyages en voiture de chouettes découvertes: «On s’amuse à faire des blind tests juste pour donner la base de la culture musicale. On fait des mixes de différences influences. Cela leur servira, ou pas, c’est égal!»

Jusqu’au 16 juillet 2022, le public du Montreux Jazz Festival retrouvera enfin ses deux salles iconiques, l’Auditorium Stravinski et le Montreux Jazz Lab ainsi qu’une foule d’activités, scènes et terrasses le long des quais. Une fois de plus, pour assurer la réussite d’une si riche programmation, il faudra beaucoup d’entregent. Lorsque Mathieu Jaton prend pour nous le temps de raconter ses racines, on comprend mieux le miracle renouvelé du MJF.

Nicolas Verdan

>> Plus d’infos sur le site: www.montreuxjazzfestival.com

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